Les femmes constituent la
majorité de la population tchadienne (52%) mais sont l’une des franges de la
population la plus marginalisée. Victimes des stéréotypes divers de la société,
elles sont souvent reléguées au second rang, voire chosifiées. Telle est
également la situation dans laquelle elles se retrouvent après le décès d’un
des leurs.
Le décès d’une personne constitue
l’un des moments les plus émouvants pour sa famille. Les liens de parenté se
renforcent rapidement autour du malheur mais l’ouverture de la succession
permettant la transmission du patrimoine et de la position (pouvoir) du défunt
à ses parents vivants ou à qui de droit pose très souvent de nombreux
problèmes. Entre querelles intestines sur la transmission et la discrimination,
l’unité de la famille est quelquefois mise à rude épreuve.
Des successions sur fond de tension
Le deuil arrivant au terme, le
moment crucial qui préoccupe les esprits reste la gestion et/ou la répartition
des biens du de cujus. Il est
question pour la famille d’organiser le partage ou la gestion des biens du
défunt, voire de procéder au remboursement de ses dettes. Sidonie se souvient
encore de ce moment qui a suivi le décès de son père comme si c’était hier,
pourtant elle n’avait que six ans en 1993 : « les parents de mon papa ont tout balayé ses biens. Ils ont même failli
en venir aux mains parce que certains n’ont pas été satisfaits du partage. Mes
petits frères et moi étions encore très jeunes. Notre mère n’avait rien pu
faire car elle a été considérée comme étrangère à la famille ».
De nombreuses successions
s’ouvrent donc ainsi dans un climat litigieux compromettant l’unité même de la
famille. Il suffit juste qu’une personne de la famille soit lésée ou que certains
membres de la famille, mus par des intérêts égoïstes, forcent le passage pour
que les frustrations se fassent sentir. « Ma maman a tenu tête aux oncles et grands-parents qui voulaient nous
écarter de la succession pendant le conseil de famille du décès de notre papa.
Depuis lors, elle est devenue l’ennemi de nos parents paternels », en témoigne Rosine. Albert, habitant le
quartier Atrone, se plaint de n’avoir rien reçu de la succession de son frère
aîné : « j’étais au décès
de mon "grand frère de sang" mais même une aiguille, je ne l’ai pas reçue
en guise de souvenir. Imagine, sa femme qui est pourtant une étrangère à notre
famille et ses enfants ont tout accaparé ».
La transmission et le partage des
biens du défunt ne créent pas souvent l’unanimité et les femmes (veuves, orphelines)
en paient le prix. Il est donc judicieux de scruter la place réservée à la
femme par les normes qui organisent les successions au Tchad.
La femme exclue de la succession coutumière de ses proches
Dans la plupart des coutumes tchadiennes,
les femmes sont exclues de la succession de leurs proches. C’est ainsi que la veuve
n’hérite pas de son défunt mari et l’enfant de sexe féminin n’est pas concerné
pas le partage des biens de ses défunts parents. Cette restriction se justifie
par le fait que la veuve est considérée comme étrangère à la famille de son
défunt mari et les filles de ce dernier appelées à quitter le domicile familiale.
La restriction successorale coutumière s’étend jusqu’aux parents de la ligne
maternelle lorsque la succession est dévolue aux ascendants. Les mobiliers de
la cuisine reviennent néanmoins de droit aux femmes. Il est à noter aussi que la
pratique du lévirat dans les sociétés traditionnelles fait de la femme un objet
à hériter par sa belle famille après le décès de son mari.
Veuves et orphelines : une couche vulnérable à protéger
Dans le judaïsme, c'est-à-dire dans
l’Ancien Testament, les filles
n’héritent qu’en l’absence de
l’héritier mâle
(Nombre 27, 1-8) et uniquement lorsqu’elles se
marient dans le clan de leur père
(Nombre 36 : 18). Des exceptions sont néanmoins observées dans le cas de Rachel, Léa (Gn 31 :14) et les trois filles de Job (Jo 42 : 13-14) qui ont
hérité malgré la présence d’héritiers mâles. Il est à noter que la femme
fait partie des objets d’héritage comme dans la plupart des coutumes
tchadiennes. En effet, chez les Juifs, lorsque la femme perd son mari, elle
convole avec le frère germain de son défunt époux, qu’elle le veuille ou non, sauf
si ce dernier la désavoue. Toutefois dans la religion chrétienne, « les veuves et les orphelins sont
considérés comme une tranche vulnérable. La loi et les prophètes de l’Ancien
Testament étaient largement en faveur de leur protection. La révélation chrétienne
de Jésus est sur la même piste de protection », précise l’Abbé Allahissem
Nanasrabaye Prosper.
La part des femmes dans la religion musulmane
Le droit musulman interdit toute
discrimination en matière de succession ; il régule même le partage en
prenant les femmes en compte. Ainsi, une fille a droit à la moitié de la part
d’un garçon d’après la sourate 4, verset 11 « voici ce qu’Allah enjoint au
sujet de vos enfants. Au fils, une part équivalent à celle de deux filles ». Quant à la veuve, elle hérite du quart
si le défunt mari n’a pas laissé d’enfants sinon le 1/8. Au cas où il y’a des
coépouses, ce quota est à partager entre elles. Cette répartition a pour base
la responsabilité financière qui oblige les héritiers mâles de prendre en
charge leurs sœurs et mères tandis que celles-ci restent libres de disposer de
leurs biens comme bon leur semble.
Égalité de genres dans le Code civil
La version du code civil français
de 1958 appliquée au Tchad ne fait aucune distinction entre le sexe des enfants
venant à la succession de leur parent (article 745 du code civil). Tous les
enfants légitimes du défunt héritent à part égale et sont prioritaires dans
l’ordre des successibles. La conjointe survivante quant à elle a droit à
l’usufruit des biens de son défunt époux et est l’administratrice légale de
l’héritage de ses enfants mineurs. Mais le constat qu’en fait Maître Clarisse
Nomaye, avocate au barreau du Tchad, en est autre : « C’est beau dans les textes mais dans la pratique, elle doit se battre, s’imposer pour que ce droit
lui soit reconnu par la société, précisément la famille de son défunt conjoint.
Vous vous rendez compte qu’elle doit non seulement se battre moralement pour
surpasser la perte de cet être aimé, mais elle doit aussi se battre pour avoir
accès aux biens laissés par son conjoint pour sa survie et celle de ses enfants
si elle en a. Je pense que c’est une injustice qui est faite à la femme qui a
contribué à la constitution du patrimoine de son conjoint ».
Le testament comme
solution en attendant le code de la famille
Pour éviter toutes les sempiternelles mésententes qu’engendrent les
successions, le testament semble être la solution idoine afin de protéger la
famille, surtout les femmes qui constituent les premières victimes des
nostalgiques véreux des normes d’un autre âge. Organiser sa succession par
testament permettra d’éviter des abus pendant le partage. « C’est le testament enregistré par notre père chez le notaire qui
nous a sauvés. Mes oncles paternels voulaient faire un passage en force pour s’accaparer
des biens de notre père mais les forces de l’ordre les ont remis à leur place », raconte Ronel. Mandé allait également être
victime de ces mauvaises pratiques, n’eut été le testament laissé par son
défunt père : « Les parents de
mon papa ont été déçus du partage fait par notre père dans le testament mais ne
pouvaient outrepasser sa volonté. Certains ont été obligés de négocier avec
nous pour pouvoir bénéficier de quelques largesses. Les autres contestent
toujours la désignation de ma grande sœur comme représentante légale ».
Il est bien vrai que la condition
de la femme dans les successions n’est pas partout au Tchad la même, les
mentalités évoluent et de plus en plus, une place est faite aux femmes. Ce que
soutient Dewa Golou : « Je ne comprends pas pourquoi les gens
généralisent ces choses. Il y a des exceptions qu’on constate dans certaines
ethnies comme dans certaines familles. Chez nous les Mbay par exemple, ce qui
compte, c’est le droit d’ainesse, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme,
l’essentiel est qu’il soit digne de confiance. C’est ainsi que, lors du conseil
de famille tenu après le décès de Todjibé par exemple, étant donné que l’ainé
est une fille, c’est sur elle que le choix des parents a porté unanimement. Toutefois les décisions que cette dernière prend
doivent être de commun accord avec ses oncles et tantes paternelles.»
En attendant, c’est « l’adoption du code des personnes et
de la famille qui nous situera sur le sort de la femme tchadienne »,
déclare Me Clarisse Nomaye. « La
société doit comprendre que même si dans la plupart des cas, c’est l’homme qui
va à la recherche des biens devant constituer le patrimoine de la famille, la
participation de la femme [bien qu’in]visible
est capitale car elle apporte le support moral au bon fonctionnement de la
famille », martèle-t-elle. Il est vraiment urgent que les mentalités
changent afin de traiter les femmes dignement. Car non seulement ce sont elles
qui donnent la vie, mais aussi elles éduquent la famille et constituent la
pièce maitresse de la production. La société ne doit pas continuer à douter de
leurs potentialités pour des causes absurdes.
ALLAH-NDIGTA David
*Article écrit dans le cadre d'un projet de création de magazine LE REFLET initié par Aziza BAROUD
*Article écrit dans le cadre d'un projet de création de magazine LE REFLET initié par Aziza BAROUD

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